La diversité et les dérives communautaristes
Dans les établissements scolaires et universitaires
Comment l’école peut-elle concilier le respect de la diversité des origines et la construction de valeurs partagées ?

L’école française s’est construite à partir de l’idéal républicain d’universalité, se refusant à prendre en compte les particularismes. Pourtant, elle est un lieu de vie où se côtoient des enfants issus de milieux et cultures différents. Les enseignants doivent gérer cette mixité à travers les principes démocratiques qui fondent l’école publique de la République Française et notamment celui de laïcité. Il conviendrait sans doute qu’ils cherchent à accueillir dans l’école laïque les appartenances individuelles, d’ordre culturel, ethnique, religieux, que l’on peut qualifier de « primaires », sans y enfermer les élèves, et en leur permettant, à travers la construction d’un monde commun, de choisir des appartenances « nouvelles ».

Faire que tous les adultes de l’établissement aient un discours cohérent est un enjeu important pour toute la communauté éducative. Cela implique que chacun, de l’aide éducateur à l’enseignant, du personnel administratif à l’équipe de direction, soit conscient :

  • qu’il faut une cohérence entre le dire des discours et le faire du travail quotidien,
  • qu’il est nécessaire que chacun dans ses activités applique les mêmes règles que l’autre, ait le même seuil de tolérance concernant ce qui est inacceptable, non négociable.

(JPG) L’école comme lieu de compréhension du monde : L’Ecole doit à travers ses pratiques et les savoirs qu’elle dispense permettre à l’élève de comprendre le monde pour ne pas le subir. L’école doit se vivre comme un lieu de compréhension, de connaissance des autres cultures, notamment pour faire comprendre à l’élève la part d’universel que recèle chaque culture. Pour des élèves issus d’autres cultures que celle de la population majoritaire, il est important d’articuler la notion de patrimoine à partir de leur culture d’origine et ce qui constitue la culture commune de la France. Et il est essentiel de rappeler qu’ils sont avant tout membres de la communauté de destin en devenir qu’est la nation française.

Cependant, l’approche des racines ne doit pas être artificielle et il faut éviter de rejeter les élèves dans des situations qu’ils ne vivent pas comme leurs, étant en France depuis plusieurs générations. Certains se vivent comme ni d’ailleurs, ni d’ici ! Cette crise d’identité fait que certains jeunes issus de familles africaines se réinventent un passé, une culture basée sur les Afro-américains des ghettos des Etats-Unis...

Une telle crise mal gérée par l’Ecole est aussi une porte ouverte à ceux qui prônent l’intégrisme ou l’approche sectaire comme solution pour se construire une personnalité. Faire vivre la laïcité, c’est défendre la liberté de conscience, c’est promouvoir l’universalisme et les droits de la personne humaine.

L’enjeu de la laïcité c’est la construction d’un projet collectif :approprié par tous, reposant sur un vivre ensemble :

  • mettant en avant les valeurs, les savoir-faire, les savoirs qui réunissent et non ce qui peut diviser,
  • ne niant pas d’où l’on vient et ce qu’on est, mais qui sache où l’on va et sur quelles valeurs.

Rejeter toute diversité ou pluralité par la seule réaffirmation incantatoire des principes républicains de Liberté, d’égalité et de fraternité sans expliquer les luttes qui ont dû être menées pour s’en approcher, serait tout aussi dévastateur pour la société française. La laïcité française d’aujourd’hui est mise au défi de forger l’unité tout en respectant la diversité de la société.

L’école comme lieu d’éducation

Le principe de laïcité, principe constitutionnel de non-compétence mutuelle de l’Etat et des cultes religieux a des incidences philosophiques et morales. Il veut que tout être humain soit respecté pour lui-même, indépendamment de la communauté linguistique, culturelle, ethnique ou religieuse à laquelle il se sent appartenir. Faut-il pour autant ignorer les « différences » des uns et des autres au risque de susciter chez certains élèves le sentiment de ne pas être « reconnus », par rapport à certaines caractéristiques spécifiques auxquelles ils s’identifient ?

Ce sentiment de manque de considération est plus fortement ressenti par les adolescents qui sont à une étape de leur vie où le processus de construction identitaire est en plein développement. A l’inverse, une valorisation excessive des diversités culturelles des jeunes dans l’école, mettant au second plan les principes communs de la République laïque française, pourrait également se révéler dangereuse, car elle risquerait de favoriser l’enfermement des élèves dans leur identité, « réelle ou supposée ».

La notion « d’identité supposée » nous paraît importante à prendre en compte dans la mesure où bon nombre d’enfants valorisent une identité (dont ils connaissent parfois peu de choses) pour mieux s’intégrer à des groupes. Cette revendication d’une identité un peu fantasmée, qui ne repose pas toujours sur des fondements rationnels, peut présenter un certain danger si elle devient exclusive et prône le rejet de l’autre. La place de la raison est donc primordiale dans la gestion de la diversité et la construction de valeurs partagées. Elle apporte un regard critique sur l’appartenance à une culture, à un groupe, vécue parfois sur le seul mode émotionnel. Finalement, et à l’instar de Régis Debray, on peut penser que l’Ecole doit être un lieu favorisant le passage d’une « laïcité d’indifférence », ne faisant pas cas des particularismes, à une « laïcité d’intelligence », cherchant à les comprendre.

L’école comme lieu d’apprentissage

La question du respect de la diversité des origines et de la construction de valeurs partagées se pose autant au niveau de la pédagogie que des contenus mêmes des enseignements prodigués à l’école. Il convient donc de se demander si certaines matières ou certaines pédagogies facilitent ce travail mieux que d’autres. Il semble que pour respecter la diversité des origines et construire des valeurs partagées, l’enseignement de ce qu’est la laïcité elle-même est primordial. Il est important de montrer aux élèves que la laïcité est un principe de neutralité : elle n’est pas la négation du religieux ni un anticléricalisme dirigé contre une église ou une religion, mais elle ne favorise pas la mise en avant de telle ou telle religion. Il est également important de préciser que ce principe garantit que l’Etat ne privilégie, ne salarie ou ne subventionne pas un culte de préférence à (ou contre) un autre. Il s’agit enfin de souligner que les fondements de la laïcité sont à trouver au niveau des libertés démocratiques et du respect des citoyens quelles que soient leurs convictions ou croyances. Au-delà du principe même de laïcité, l’enseignement du fait religieux peut « aider les élèves à comprendre certains événements du présent, au-delà du « battage » médiatique et polémique qui peut les entourer ».

Il semble également que la construction de valeurs communes passe dans un premier temps par une prise de distance de ses propres représentations du monde. Ainsi, les enseignants doivent prendre conscience, et faire prendre conscience aux élèves, que l’environnement culturel, les différences sociales et de genre des individus conditionnent leurs représentations du monde et des autres. Il est important de souligner que tout ce travail ne peut se faire dans le seul cadre de l’enseignement de l’histoire. La littérature, la philosophie, l’enseignement artistique... peuvent être des disciplines permettant d’inscrire les particularismes dans la construction de valeurs communes. Les cours de philosophie, autour de la notion d’altérité, de divin, de culture... donnent par exemple aux élèves l’occasion de se questionner et de débattre. Nous pouvons d’ailleurs regretter que cet enseignement intervienne si tard dans le cursus scolaire. L’apprentissage des valeurs passe par les enseignements : par l’observation rigoureuse d’une expérience scientifique, par l’examen critique de l’événement en histoire par exemple, les élèves apprennent à argumenter et à raisonner à partir de connaissances. Ceci se retrouve dans l’ensemble des disciplines.

D’un point de vue pédagogique, il peut être intéressant pour les enseignants de ne pas se limiter aux seuls cours magistraux. L’école se doit d’inventer de nouvelles formes de dialogue avec les élèves, de favoriser la pédagogie du débat, pour traiter de thèmes souvent négligés. Toutefois, ce sont les différents problèmes scolaires rencontrés par les élèves qui doivent tout particulièrement retenir l’attention des enseignants. Il paraît donc pertinent que ces derniers prennent en compte les difficultés scolaires des enfants au regard de leurs origines sociales et culturelles, l’enjeu étant qu’ils acquièrent une culture commune nécessaire à la communication et au « vivre-ensemble ».

L’école pour forger un sentiment commun d’appartenance

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(puntolatino.ch)
L’établissement scolaire, espace laïque de savoir et de citoyenneté, doit développer des pratiques de citoyenneté, des initiatives citoyennes, créer des espaces de médiation, d’écoute et de dialogue avec les jeunes et les familles, parce qu’elle a compris que le lien social, déchiré par les inégalités et la crise, se reconstitue aussi dans la solidarité et par l’engagement, que le civisme n’est pas une règle froide et abstraite, mais un apprentissage collectif permanent. L’appartenance à un collectif est un élément important du « vivre ensemble ». Pour dépasser les tensions communautaires, il faut proposer des éléments d’une appartenance collective. Donner le sentiment qu’on appartient à un collectif doit être au cœur des projets d’établissement...

L’établissement scolaire public doit se concevoir comme élément d’un projet collectif. Le défi de l’école inclusive n’est donc pas d’opposer des cultures, des traditions, mais en partant du principe que chaque culture porte une part d’universel, de donner sans attitude paternaliste ou néo-colonialiste des connaissances à la fois sur l’histoire, la culture des pays d’origine et sur le patrimoine national français et européen afin de forger un sentiment commun d’appartenance qui ne nie pas la diversité des identités Le développement d’une véritable communauté éducative regroupant tous les acteurs d’un établissement, quelles que soient leurs origines, leurs philosophies, leurs croyances est le meilleur antidote contre les replis communautaires.


© "La laïcité à l'usage des éducateurs"